Au Pérou, la majorité de la population survit aux marges de l'économie légale

LE MONDE | 15.01.05

Le secteur parallèle emploie plus de six travailleurs sur dix. La précarité renforce la pauvreté des ruraux qui affluent à Lima.

Lima correspondance

Fernando a 27 ans. Comme beaucoup d'étudiants de Lima, la capitale du Pérou, il est aussi chauffeur de taxi à ses heures libres. A peine sorti de la fac, il colle sur son pare-brise l'autocollant "taxi",qu'il enlève une fois le client dans la voiture. Le revenu, qu'il ne déclare pas, l'aide à payer ses études.

Dans le nord du pays, Beto, lui aussi, est chauffeur. Pour quelques soles (la monnaie nationale), il fait chaque jour l'aller-retour entre sa ville de Celendin et Cajamarca (trois heures et trente minutes de route), au volant d'un kombi, sorte de minibus qui fait office de transport public. Réduit au chômage à 30 ans, il s'est créé cet emploi, seul moyen de survivre avec sa femme et ses deux enfants.

"Ces conducteurs n'ont pas de contrat de travail, pas de sécurité sociale. Ils ne donnent pas de reçus, ne déclarent rien et ne payent pas d'impôts : un phénomène typique d'informalité", précise Gustavo Yamada, professeur d'économie à l'université Pacifique de Lima. Vendeurs ambulants, carrossiers, imprimeurs, coiffeurs, ou encore ébénistes, plus de 60 % de la main-d'œuvre du pays exerce dans le secteur informel. Selon l'Organisation internationale du travail (OIT), il s'agit du pourcentage le plus élevé d'Amérique latine.

En marge de la légalité, cette économie de très faible productivité ne répond pas aux règles classiques du marché et fonctionne sur la solidarité familiale. Difficile à définir et à quantifier, le domaine informel produirait entre 40 % et 60 % du produit intérieur brut (PIB), selon les analystes. Qui est déclaré, qui ne l'est pas ? La frontière entre formel et informel est floue.

"Les choses ne sont pas blanches ou noires, mais grises", affirme Kiara, 42 ans, propriétaire d'un des 2 000 petits magasins du centre commercial Polvos Azules, au cœur de Lima. Si son "commerce est tout à fait légal", elle avoue sans détour "ne pas tout déclarer à l'Etat". "Comment pourrait-on faire pour payer les impôts ?", demande-t-elle, en ajoutant : "C'est le seul moyen de s'en sortir." "Beaucoup souhaitent vivre en dehors du système, car cela leur coûte trop d'argent de faire partie du monde formel", explique le professeur Yamada, reprenant la théorie d'Hernando de Soto, directeur de l'Institut pour la liberté et la démocratie.

Auparavant temple de l'informalité, Polvos Azules fait partie de ces lieux qui rentrent peu à peu dans le cadre de la loi. Toutefois, DVD et CD piratés continuent d'y circuler à des prix défiant toute concurrence. Interdit, le piratage est pratiqué au vu et su de tous, sans contrôle des autorités, visiblement dépassées et volontairement laxistes face aux initiatives qui assurent des revenus à plus de la moitié de la population.

L'économie formelle est incapable de répondre aux besoins des Péruviens. Chaque année, près de 350 000 personnes arrivent sur le marché du travail. Entre 2000 et 2004, l'activité économique a progressé de 5 points. Parmi ces nouveaux travailleurs se trouvent des jeunes, dernière génération issue du baby-boom des années 1950-1985, mais aussi des femmes qui se lancent à leur tour à la recherche d'un emploi.

Les villes sont submergées par l'arrivée massive des populations rurales, qui continuent d'affluer à la conquête d'une vie meilleure et d'un emploi inexistant dans les campagnes. Peine perdue. "A Lima -8 millions d'habitants-, le marché du travail est complètement saturé", constate Carlos Eduardo Aramburu, directeur exécutif du Consortium de recherche économique et sociale (CIES). Serrés dans des abris de fortune, les migrants sont donc réduits à créer leur propre système économique.

Cireurs de chaussures, vendeurs de journaux à la criée, commerce en tout genre, serruriers improvisés, leur but est de travailler et d'avoir ainsi un revenu. Tous se réfugient dans le secteur informel. Passées les portes de Lima, où s'étalent des bidonvilles à perte de vue, tout n'est plus qu'informalité. La tendance ne cesse d'augmenter. Dans certaines provinces, le taux de formalité serait inférieur à 10 %, selon une étude du CIES.

"L'emploi est de plus en plus précaire au Pérou. L'économie est stable, il n'y a pas d'inflation, le taux de croissance est de 4,7 %, mais il n'y a pas de corrélation entre cette croissance et l'emploi", regrette M. Aramburu, selon qui le plus gros problème du pays est le sous-emploi. Plus de huit Péruviens sur dix sont ainsi payés beaucoup moins que ce qu'ils devraient percevoir pour le nombre d'heures travaillées.

La précarité renforce la pauvreté. En 2000, le Pérou comptait 3 millions de pauvres de plus qu'en 1990, alors que la population n'a augmenté que de 4 millions dans le même temps (passant à 25,6 millions d'habitants). En juillet 2004, 54,4 % des Péruviens vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour. Cependant, "il ne faut pas déplacer le problème, avertit Gustavo Yamada : l'informalité ne fait pas la pauvreté. C'est juste un autre moyen de l'exprimer".

Chrystelle Barbier

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.01.05