Le Forum de Porto Alegre s'est achevé par un "mur des propositions"
LE MONDE | 01.02.05
Les droits de l'homme ont été au cœur des débats dans la capitale des altermondialistes. Le président vénézuélien Hugo Chavez est venu prêcher la "révolution" et l'unité sud-américaine.
En guise de conclusion, le Forum social mondial (FSM) a édifié, lundi 31 janvier, un "mur des propositions", avec 352 points issus des séminaires ou ateliers tenus pendant cinq jours. Selon les organisateurs, le nombre des participants aurait dépassé les 150 000.
Sur deux mille réunions réparties en onze espaces thématiques, les droits de l'homme sont arrivés en tête, avec 471 rencontres inscrites au programme. Reed Brody, de Human Rights Watch, a participé à un atelier sur la lutte antiterroriste, "devenue la principale menace contre les droits de l'homme". "Je rencontre ici ceux que nous sommes appelés à protéger", explique-t-il.
Présent à Porto Alegre depuis la première édition du Forum, Olivier Besancenot (LCR) a été "impressionné par le renouvellement, la jeunesse des participants". Charles Josselin (PS) a été frappé par "la foule attentive qui a suivi les débats malgré un soleil de plomb". L'ancien ministre socialiste a observé une convergence entre les altermondialistes et les responsables politiques "sur des dossiers comme le financement du développement ou la réforme de l'ONU et des institutions internationales".
"DÉBOUCHÉS POLITIQUES"
Oded Grajew, qui a eu l'idée d'organiser un Forum alternatif au Forum économique de Davos, est content d'avoir aménagé un vaste "territoire social mondial" en si peu de temps et d'avoir intégré en son centre le camping intercontinental de la jeunesse. "Je suis ému de voir des jeunes débattre, entendre, questionner, au lieu d'être en vacances", confie-t-il.
La nouvelle "méthodologie" décentralisée et participative du Forum aurait permis d'élargir les discussions à travers le monde. "Nous avons changé l'agenda international. Maintenant, Davos débat de sujets comme la faim ou la pauvreté", ajoute M. Grajew. Jean-Marie Fardeau, secrétaire général du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), pense que "le pari de l'élargissement et de l'organisation horizontale a été gagné, car toutes les ONG sont là".
Pourtant, Frei Betto, ancien conseiller du président brésilien Lula, craint une "pulvérisation du Forum et la perte d'impact qui en résulterait". Le juriste Philippe Texier, invité par les organisations brésiliennes des droits de l'homme, estime au contraire que le regroupement thématique a facilité les contacts.
Juan Carlos Lecompte, le mari d'Ingrid Betancourt, otage de la guérilla colombienne, a installé un stand pour y faire signer deux pétitions, l'une adressée au président Alvaro Uribe, l'autre aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Alors que l'eurodéputé vert Alain Lipietz y dénonçait "l'agression inqualifiable des FARC", à quelques mètres de là, un militant du Parti des travailleurs (PT) faisait applaudir "les révolutionnaires colombiens".
Soucieux de "débouchés politiques" pouvant favoriser la mobilisation des altermondialistes, un certain nombre de personnalités, dont les Prix Nobel José Saramago et Adolfo Perez Esquivel, ont diffusé, à titre personnel, un "manifeste de Porto Alegre". Parmi ses douze points figurent l'annulation de la dette des pays du Sud, l'application de taxes internationales sur les transactions financières et sur les ventes d'armes, le démantèlement des paradis fiscaux et des bases militaires étrangères, le rejet du libre échange et de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la "souveraineté alimentaire" et l'interdiction de la privatisation de l'eau. "Face au consensus de Washington -la charte du libéralisme-, nous disposons maintenant des douze commandements du consensus de Porto Alegre", ont affirmé les signataires.
L'initiative a été critiquée par des organisateurs du FSM. "Si le contenu reprend des discussions du Forum, la démarche menace notre mode de fonctionnement, soutient Candido Grzybowski, de l'Institut brésilien d'analyses socio-économiques (Ibase). Faire appel à des célébrités, les illuminés habituels, contredit la méthodologie du Forum, qui repose sur les propositions émanant d'une large participation à la base. Cela revient à la vieille manière de faire de la politique." Tout en regrettant la confusion possible avec la "résolution finale" à laquelle le FSM se refuse, Oded Grajew croit que le "manifeste" sera noyé parmi les suggestions du "mur des propositions".
RISQUES D'APPROPRIATION
Dimanche, le président vénézuélien Hugo Chavez est venu à Porto Alegre sur invitation du Mouvement des sans-terre (MST) et de la Centrale unique des travailleurs (CUT). Le matin, il a visité une ferme du MST. Après avoir déclaré à la presse qu'"on ne peut pas se contenter de continuer à discuter", il a prêché la "révolution" devant 12 000 personnes rassemblées au stade Gigantinho.
"J'apprécie et j'aime Lula, a-t-il assuré. C'est un homme bon, il a un grand cœur. C'est un frère, un compagnon. Avec Lula et le peuple brésilien, avec -le président- Nestor Kirchner et le peuple argentin, avec -le président élu- Tabaré Vazquez et le peuple uruguayen, je suis sûr que nous ouvrirons la voie au rêve d'une Amérique latine unie."
Au Forum, Cuba et le Venezuela partageaient un espace commun. La présidence vénézuélienne a remis à la presse un ouvrage consacré à Hugo Chavez, édité à La Havane et écrit par les auteurs cubains qui avaient signé le livre Les Dissidents élaboré avec la documentation fournie par la police politique, lors de la condamnation de 75 opposants, en 2003.
Les partisans de M. Chavez souhaitent organiser à Caracas un des Forums décentralisés de 2006, en attendant le Forum social mondial prévu en Afrique en 2007. "Il n'y a pas encore de candidatures, lesquelles devraient forcément émaner d'organisations non gouvernementales, observe Candido Grzybowski. La décision devrait être prise par le conseil international en avril, mais suscite des réticences en Amérique latine." "Le premier Forum amazonien avait subi des ingérences des autorités vénézuéliennes", pointe Chico Whitaker, un des fondateurs du FSM.
Face aux risques "d'appropriation", Mexico ou Buenos Aires pourraient prendre le relais. Mais, à en croire les sondages de la presse locale, Porto Alegre ne se résigne pas à perdre son titre de capitale des altermondialistes.
Paulo A. Paranagua
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 02.02.05